Magali Manzano / Christine Jeoffrion - Symbiosfaire / Université Grenoble Alpes : Le psychologue du travail : un acteur incontournable pour favoriser le développement de situations de travail salutogènes

Le psychologue du travail : un acteur incontournable pour favoriser le développement de situations de travail salutogènes

TRAVAIL ET RELATIONS SOCIALES || Risques psychosociaux
/
19/05/2021
Magali Manzano / Christine Jeoffrion - Symbiosfaire / Université Grenoble Alpes
Magali Manzano / Christine Jeoffrion
Présidente (psychologue du travail, consultante Santé psychologique au travail) / Professeure (Psychologie du Travail et des Organisations)
Symbiosfaire / Université Grenoble Alpes

Dans l’ouvrage qu’elles ont co-dirigé, « Le psychologue dans le champ de la santé au travail », Christine Jeoffrion et Magali Manzano rendent visibles les pratiques, les réflexions et les enjeux auxquels sont confrontés les psychologues dans le champ de la santé au travail.

Comment est née l’idée de cet ouvrage ?
Magali Manzano : L’idée a émergé au sein du groupe de travail « Santé au travail » de la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie (FFPP), qui est composé de praticiens et d’universitaires. L’objectif de ce groupe est de discuter des enjeux rencontrés sur le terrain et d’explorer ce que nous cherchons à développer sur le terrain avec les acteurs des organisations, de quelle manière, sur quel niveau de prévention, pour quel registre (individuel et/ou collectif), et pour quelle(s) finalité(s). C’est durant ce processus que nous avons pris la mesure de l’importance de créer un ouvrage pour rendre tout ceci accessible à un large public.
Christine Jeoffrion : Cet ouvrage entend ainsi rendre accessible la pluralité des approches, des interventions, et des positionnements développés par les psychologues en situations de travail (modifications d’organisation de travail, réduction de l’absentéisme, amélioration de la qualité de vie au travail,…) ou sur les effets du travail auprès des personnes (épuisement professionnel, stress post-traumatique, perte de sens,…). Il a ainsi permis à des psychologues praticiens de rendre compte de leurs pratiques, pour certains, pour la première fois, dans une publication scientifique. Il répond à notre ambition commune de favoriser cette mise en visibilité et cette articulation très forte entre théorie et pratique et entre enseignants chercheurs et praticiens.
MM : Ce livre permet aussi de distinguer psychologie du travail et psychologie du travail appliquée au champ de la santé au travail, où les liens entre travail et santé sont analysés par le prisme du développement, de la préservation et de l’altération de la santé du fait du travail.
CJ : Enfin je dirais que cet ouvrage a pour objectif de montrer une autre image du psychologue que celle à laquelle nous avons l’habitude de faire référence. Le psychologue, ce n’est pas uniquement un face à face avec un patient. La psychologie fait référence à une multitude d’approches et la psychologie sociale du travail et des organisations engendre des interventions qui se situent essentiellement au niveau des collectifs et des organisations, ce que l’on nomme la prévention primaire et secondaire.

Quel est justement le rôle du psychologue dans le champ de la santé au travail ?
MM : Son rôle varie en fonction de son statut et des structures au sein desquelles il intervient et exerce. Selon qu’il soit en libéral, qu’il exerce en service de santé au travail, qu’il soit salarié au sein d’une organisation publique ou privée ou encore qu’il soit enseignant-chercheur, les marges de manœuvre et les pratiques du psychologue du travail sont différentes. Ses missions vont de la sensibilisation au conseil, jusqu’aux interventions en prévention pour soutenir des processus de transformation dans les organisations. Il peut aussi être amené à faire de la prévention tertiaire, en soutien aux personnes en souffrance au travail ou en épuisement professionnel. Le psychologue en santé au travail intervient auprès des employeurs, des salariés, des CSE, etc.


Avez-vous des exemples ?
MM : Le psychologue peut accompagner les acteurs d’une organisation dans la réflexion autour de l’aménagement du lieu de travail en lien avec la dangerosité de l’activité. Quand il y a un déménagement ou une modification du lieu de travail, c’est important de le faire à partir de l’activité des uns et des autres, de manière à intégrer la prévention dans l’organisation future du travail et des lieux de travail.
CJ : Autre exemple, nous avons mené une recherche-intervention pilote auprès de personnels de deux services de scolarité d’une université. L’idée était de comprendre les différents facteurs de risques auxquels cette catégorie de personnel est exposée. En l’occurrence, il s’agissait notamment du manque de reconnaissance, de l’insécurité au travail (dans la mesure où plusieurs personnes étaient dans des contrats à durée déterminée), des difficultés face à un management insuffisamment à l’écoute, de la multiplicité des activités et des pics d’activité (inscriptions, examens, etc.).
Cette étude a permis la mise en place d’un vaste plan de prévention des Risques Psychosociaux (RPS) dans cette organisation.
MM : On remarque justement que l’intégration des RPS dans le Document Unique (DU) est un élément récurrent dans le travail des psychologues au travail qui ont développé une expertise assez approfondie sur ce point. S’il est encore courant d’entendre que le sujet est trop complexe et qu’il est difficile d’inclure les RPS dans le DU,  il s’agit pourtant d’un accompagnement que les psychologues réalisent régulièrement au sein de TPE et de PME.


Dans votre ouvrage vous parlez de « mutations contemporaines ». De quoi s’agit-il exactement ?
MM : Cela concerne évidemment tout ce qui rejoint l’individualisation très forte dans le cadre du travail : les modalités d’évaluation, de rémunération, l’organisation du travail très découpée jusqu’à la micro-tâche… Mais aussi le monde du travail mondialisé avec des chaines de sous-traitance qui peuvent être extrêmement longues et qui posent la question de la responsabilité de la prévention et de la sécurité, etc. Il y a une nécessité de savoir comment on peut continuer à faire du collectif dans un monde du travail de plus en plus découpé, rapide et où, l’un des crédos principaux, est la performance sans limite.
CJ : Nous faisons aussi référence aux mutations qui sont liées au passage de l’intérêt porté à la santé physique pour arriver au focus mis sur la santé mentale dans les années 2000, avec ce que l’on a nommé les RPS, puis, dans les années 2010, à l’intérêt porté à la qualité de vie au travail. Nous avons fait un travail de recensement méthodique, mais sûrement non exhaustif, des textes (lois, rapports, accords nationaux interprofessionnels, etc.) pour tracer l’évolution de ces différents focus.


À la fin de votre ouvrage, vous donnez des perspectives sur l’avenir du psychologue dans le champ de la santé au travail.
MM : Ce livre permet en effet de confirmer l’expertise développée par les psychologues du travail (et des psychologues cliniciens) dans le champ de la santé au travail. Il permet aussi de voir que nous couvrons un large pan d‘interventions articulant organisation du travail, collectif et individuel.
CJ : L’autre enseignement que nous pouvons tirer, c’est qu’à la lecture des enjeux, nous voyons bien que les psychologues du travail vont devenir assez incontournables sur plusieurs sujets comme le maintien dans l’emploi ou la prévention de la désinsertion professionnelle, mais aussi sur les questions liées à l’intelligence artificielle ou encore à la reconception d’organisations de travail.
MM : La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est aussi un sujet important dont les psychologues du travail doivent se saisir. Nous avons des compétences en termes de compréhension et d’analyse du travail et pouvons proposer de véritables approches responsables en termes de développement d’organisation, de structuration d’organisation respectueuses des hommes et des femmes mais aussi de l’environnement dans lequel s’inscrit l’entreprise.