Marc Binnié - aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë (APESA) : « Notre but, c’est d’empêcher que les idées noires rencontrent les idées fausses »
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« Notre but, c’est d’empêcher que les idées noires rencontrent les idées fausses »

TRAVAIL ET RELATIONS SOCIALES ||
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Marc Binnié  - aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë (APESA)
Marc Binnié
Greffier au tribunal de commerce de Saintes. Co-fondateur
aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë (APESA)

Créé pour venir en aide aux entrepreneurs en détresse psychologique, le dispositif APESA accompagne chaque année des centaines de personnes en souffrance, et son réseau continue de grandir. Son co-fondateur, Marc Binnié, revient sur son histoire, ses objectifs et ses perspectives d’évolution.

Pourquoi avoir créé le dispositif APESA ?
Je suis greffier d’un tribunal de commerce. Un greffier a plusieurs fonctions. Tout d’abord, un rôle classique d’assister aux audiences. Nous jouons aussi un rôle d’accueil des entrepreneurs, qui viennent pour des formalités ou pour l’ouverture de procédures collectives de traitement des difficultés d’une entreprise. Dans ce cadre-là, je me suis rendu compte que certains avaient à la fois des problèmes économiques et juridiques, mais aussi des problèmes psychologiques. Ce qui n'était pas une surprise non plus. Mais nous n’avions aucune réponse à leur apporter. Et face à des entrepreneurs en situation de détresse, qui envisagent pour certains le pire, nous pouvions être particulièrement maladroits.

En avril 2012, j’ai eu l’occasion de rencontrer Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien spécialiste de la prévention du suicide. Je lui ai expliqué que nous avions face à nous, dans les tribunaux de commerce, des entrepreneurs qui incarnent aux yeux de beaucoup la réussite, l’accomplissement de soi, mais qui traversent pourtant des moments extrêmement difficiles et sont amenés à avoir des idées noires. Nous avons donc travaillé ensemble pour créer le dispositif d’aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë ; APESA. Ce terme « aigüe » est important, pour bien signifier que nous ne proposons ni du coaching, ni du soutien psychologique de confort – ce qui est très bien par ailleurs – mais nous nous adressons vraiment à des entrepreneurs en grande situation de détresse.

En quoi consistent vos actions au quotidien ?
L’idée principale, qui est relativement simple, c’est d’être capable de détecter les entrepreneurs en situation de détresse, et leur permettre d’entrer en contact avec un psychologue pour une prise en charge. Le problème, c’est que nous sommes face à un public qui n’a pas vraiment l’habitude de demander de l’aide, qui ne s’y autorise pas, ou bien qui ne sait pas toujours à quoi cela peut servir, etc.

Mais tout un écosystème gravite autour de celui-ci. Toutes les personnes qui peuvent rencontrer un entrepreneur peuvent à ce moment-là détecter si quelque chose ne va pas. Il peut s’agir d’un expert-comptable, d’un membre d’une chambre de commerce, d’un banquier, d’un assureur… Il y a un certain nombre de signes avant-coureurs lors d’une crise suicidaire plus ou moins prononcée ; ces personnes peuvent jouer un rôle de sentinelle. Il ne faut pas laisser repartir quelqu’un qui tient des propos très sombres sans s’y intéresser. Pour devenir une sentinelle et pour être le plus à l’aise possible dans ce genre de situations, nous organisons des formations. D’une part pour comprendre les mécanismes d’une crise suicidaire, les formes que cela peut prendre, les signes extérieurs, etc. Et ensuite pour savoir comment aborder le sujet avec la personne concernée. Nous avons l’habitude de dire que l’APESA a été créée pour « éviter que les idées noires rencontrent les idées fausses » : notre rôle est aussi de lutter contre tous les a priori autour de la santé mentale, du suicide et de l’accompagnement psychologique.
Le rôle de la sentinelle, c’est de déclencher une alerte, avec l’accord de l’entrepreneur, pour que ce dernier soit rappelé gratuitement par un psychologue. À la suite de ce premier échange, l’entrepreneur peut être mis en contact avec un psychologue du réseau au plus près de son domicile. Notre réseau compte aujourd’hui plus de 1400 psychologues, qui se relaient du lundi au vendredi, plus de 3400 sentinelles formées et plus de 1200 opérateurs numéro vert. Depuis 2013, nous avons pris en charge plus de 2700 personnes. Certes, ces chiffres peuvent paraître faibles à l’échelle nationale, mais il faut bien réaliser que derrière chaque chiffre, une vie humaine est en jeu.

Vous évoquez également sur votre site des projets musicaux et théâtraux. Pourquoi ce choix et sous quelles formes ces projets naissent-ils ?
Notre dispositif concerne principalement des acteurs du monde économique. Non pas qu’ils souffrent plus que les autres, mais c’est un public particulier, qui a besoin d’un accompagnement spécifique. Et je trouvais que celui-ci partageait des similarités avec le monde des artistes. Ils sont aussi des créateurs, il y a dimension de risques chez les deux, le suivi de projets qui peuvent s’épanouir ou bien s’effondrer… C’est notamment pour cela que j’ai demandé à une artiste de composer un hymne, qui montre notre solidarité.
Concernant le théâtre, ce n’est encore qu’un projet, mais cela permettrait de montrer certaines scènes complexes de façon ludique, de prendre un peu de recul, mais aussi de traduire autrement la problématique du suicide.

Quel avenir pour votre dispositif ?
Ce que je constate c’est que, sans un texte obligatoire, une action d’intérêt général se développe spontanément. Depuis la création du dispositif APESA en 2013 au tribunal de commerce de Saintes, nous avons été « copiés » par 83 tribunaux de commerce, sur 141 en France. Nous venons par ailleurs de lancer récemment APESA à Paris, ce qui démontre qu’une action non contrainte peut aussi partir de la province et séduire la capitale.
Mais au-delà des tribunaux de commerce, l’idée finalement est de suivre ce fil rouge, et de regarder au-delà des représentations habituelles vis-à-vis de la souffrance psychologique. On sait très bien que des adolescents peuvent souffrir, que des personnes qui divorcent peuvent souffrir, que des personnes incarcérées souffrent, mais il y a aussi tout un tas de gens qu’on ne se représente pas habituellement qui souffrent également. Et c’est comme cela que les catastrophes se produisent. En dehors des tribunaux de commerce et des artisans, commerçants, et chefs d’entreprise, il y a aussi toutes les professions libérales et les agriculteurs. Donc nous commençons à réfléchir, sous l’égide du ministère de la Justice, à étendre le dispositif APESA aux tribunaux judiciaires. Ce qui va être un chantier extrêmement important. Mais nous constatons également un fort engouement pour les formations de sentinelles, qui attirent des professions de plus en plus diverses.

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