Deuil et monde professionnel : le tabou inévitable

La mort fait partie de la vie, même au travail
Les chiffres et données officielles sont édifiants : 670 000 personnes décèdent chaque année en France. Paradoxe absolu, la mort fait partie de la vie et ce, pour tout à chacun. Et c’est tout aussi vrai, proportionnellement, dans le cadre professionnel. En effet, les incontournables éléments statistiques fournis par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc), que nous citerons plusieurs fois dans ce dossier l’attestent : si un Français sur deux vivra un deuil entre 45 et 54 ans, un salarié sur deux a déjà été confronté à un deuil dans son environnement de travail. Selon la note fournie par le think & do tank Cercle vulnérabilités et société aux entreprises en novembre 2024, 80 % des salariés sont touchés par le deuil au moins une fois au cours de leur carrière. Il est donc impératif d’intégrer la question du deuil en entreprise.
Perte d’un proche : tabou professionnel
Pourtant cela n’a pas toujours été le cas, et n’est toujours pas un réflexe aujourd’hui. La mort est un tabou dans la société, la mort fait donc peur en entreprise. Aussi universelle qu’invisibilisée, la perte d’un proche reste un impensé professionnel, que le décès survienne en interne ou à l’extérieur de la structure. Les témoignages et études vont dans le sens d’un manque d’accompagnement du salarié au moment du décès d’un proche ou d’un collègue. Selon le Credoc, 80 % des actifs en deuil auraient souhaité un soutien plus spécifique de la part de leur entreprise, quand près de 60 % des endeuillés disent avoir songé à la quitter dans les 2 ans. Le constat est accablant. Selon une enquête réalisée par l’Observatoire du Management Intergénérationnel, seuls 30 % des salariés se sentent réellement soutenus par leur employeur. Une étude IFOP quant à elle estime que 30 % des personnes endeuillées estiment que leur employeur n’a pas été compréhensif à leur égard. Toutefois, il ne faudrait pas y voir un manque de compassion systémique. Tendant plus souvent vers la maladresse bienveillante, le silence est souvent dû à un manque d’information et de projection quant à l’accompagnement que peut fournir une entreprise à son salarié. Les employeurs ou services RH ne savent pas toujours quoi faire. Et souvent, par peur de tensions ou d’une mauvaise image internes, ils déçoivent. Et en effet, un deuil peut avoir un impact sur le maintien dans l’emploi et la carrière de la personne endeuillée (arrêt de travail, démission) ; causer de l’absentéisme prolongé ou un turnover accru. 11 % des salariés en deuil quittent leur entreprise
Deuil : quelles conséquences au travail ?

Contre coup physique du deuil au travail
Mais surtout, lorsqu’il n’est pas pris en compte, le deuil peut avoir de nombreuses conséquences pour l’endeuillé lui-même. D’abord elles peuvent être physiques : troubles digestifs, maux de tête, problèmes de peau, dérèglements hormonaux etc. Les personnes endeuillées peuvent souffrir de pathologies physiques dans les mois, voire dans les années qui suivent la disparition d’un proche. 12 % des personnes concernées déclarent même avoir développé une maladie après la perte d’un être cher selon le Credoc.
De lourdes conséquences au travail
Toutefois, le deuil reste avant tout un facteur de risque psychosocial pour le salarié. Selon le Credoc, les effets psychologiques d'un deuil ont de nombreuses conséquences sur la santé mentale. Problèmes de concentration, épuisement, stress, culpabilité, fatigue intense, difficulté relationnelle… La poursuite même des activités de la personne est bien souvent remise en cause. Près de la moitié des endeuillés souffrent également d’isolement et de perte de repères, ce qui peut se traduire par une baisse de productivité et un climat de travail dégradé. La santé mentale est affectée chez près de 60 % des personnes en deuil selon le Credoc. Et surtout, l’isolement peut venir mettre à mal l’intégration du travailleur dans son équipe.
L’entreprise à l’heure du deuil : enjeu et solutions

Comment soutenir un collaborateur affecté
Vous l’aurez compris, lorsque l’on est aux commandes, il faut agir. Car près d'un tiers des personnes ne sont pas informées par leur employeur ni du nombre ni de la nature des congés auxquels elles ont droit. Pour rappel, dans un tel cas de figure, un collaborateur a le droit à 3 jours d’absence pour le décès d’un conjoint, du père ou de la mère, du beau-père ou de la belle-mère, d’un frère ou d’une sœur. Il a droit à 12 jours d’absence pour le décès d’un enfant âgé de plus de 25 ans, à 14 jours d’absence pour le décès d’un enfant âgé de moins de 25 ans (article L3142-1 du Code du travail). Cependant, et c’est important : il s’agit d’un minimum légal. Rien n’empêche l’entreprise d’aller au-delà en augmentant la durée des congés. Cela peut constituer un premier geste lourd de sens de la part de l’entreprise. Et une fois de retour au travail, les salariés endeuillés ont toujours des besoins spécifiques et temporaires comme des pauses, un aménagement du travail. Les managers ont ainsi un rôle déterminant dans l’appui apporté à leur collègue.
Accompagner son salarié dans l’après décès
Dans le même ordre d’idée, l’entreprise peut accompagner le collaborateur dans ses démarches administratives qui sont dures et lourdes à gérer. Elle peut mettre en place une ligne d’écoute psychologique ou bien une permanence psychologique sur site. Un employeur peut également faire intervenir des professionnels externes pour aider ou pour former des référents sur place. De plus en plus de sociétés (en fonction de la taille) créent même des comités deuil au sein de l’organisation. Enfin, et c’est parfois le plus et le plus salvateur… forcer le retour sur site ne s’avère pas toujours le plus pertinent pour la personne endeuillée. Les responsables doivent y songer et s’y préparer en gardant la discussion ouverte sur les alternatives possibles comme le temps partiel thérapeutique, congé sans solde ou une reconversion.
En savoir plus :
- « Quand le deuil bouleverse le travail : les effets alarmants de la perte d'un proche sur la santé mentale des salariés », article Les Échos, octobre 2025
- « Les Français face au deuil, Etude 2021, Crédoc x Empreintes x CSNAF », étude du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie, 2021
- « Deuil et travail : et si on osait en parler (vraiment) ? », article Qualisocial, juin 2025
- « Les multiples répercussions du deuil sur la santé, la vie sociale et professionnelle », document Credoc à télécharger, octobre 2025