Ce diktat du dépassement de soi, de la disponibilité continue, d'une tolérance implicite à la fatigue est une représentation dangereuse qui entraine un effet induit rarement formulée : une mise à distance progressive des contraintes biologiques et psychologiques pourtant bien réelles et une dégradation progressive de notre santé.
L’être humain comme une batterie
La chercheuse Evangelia Demerouti[1], co-fondatrice, dans les années 2000 du modèle JD-R (Job Demands-Ressources) montre que la santé mentale au travail dépend de l’équilibre entre les exigences sociales et professionnelles qui consomment de l’énergie et les ressources personnelles et au travail qui en restaurent. Chaque situation de travail se caractérise donc par un rapport entre demandes de l’environnement et ressources disponibles.

- Les demandes sont les tâches physiques, émotionnelles, les pratiques sociales et organisationnelles qui ont un impact sur l’organisme. Les demandes les plus fréquentes regroupent la charge de travail, la pression temporelle, l’ambiguité du rôle, les jeux de pouvoirs, le manque information…. Ces demandes peuvent devenir des stresseurs dans les situations qui nécessitent un haut effort pour soutenir un niveau de performance attendu. Qu’elles soient perçues comme stimulantes (défis, apprentissage…) ou inhibantes (stress, frustration, insécurité…), elles sont invariablement associées à un cout physique, émotionnel en raison du processus énergétique auxquels elles sont associées.
- Les ressources personnelles et professionnelles se réfèrent aux aspects physiques, psychologiques, sociaux et organisationnels qui aident à achever un objectif, réduisent les demandes et stimulent l’apprentissage et le développement personnel. On peut citer la maîtrise de son poste, l’autonomie dans l’organisation de son travail, le soutien social, le détachement psychologique… Les ressources, reposent sur un processus d’ordre motivationnel qui permet de mieux répondre et supporter les demandes et de fonctionner de manière optimum.
Le paradoxe du déséquilibre
Ainsi le déséquilibre apparait lorsque les demandes deviennent durablement supérieures aux ressources disponibles. Les conséquences sur notre santé sont largement renseignées. Elles vont de la fatigue passagère à l’épuisement professionnel et entraîne anxiété chronique, perte de discernement et démotivation vis-à-vis du travail ou généralisée. Ces déséquilibres sont également prédictifs de la fréquence et de la durée de l’absentéisme ainsi que des départs anticipés des organisations.
Or le piégeux paradoxe réside dans le fait que plus le contexte est challengeant et moins les gens prennent soin d’eux. Moins de pauses, des repas à la va-vite, une activité plaisir que l'on remet à la semaine prochaine, les dossiers que l'on ramène au domicile.
Tout l’inverse de ce que nécessiterait la situation. C’est ici, selon moi que le sujet cesse d'être individuel pour devenir organisationnel, car on ne règle pas un sujet de cette importance par des injonctions au bien-être ou par des cours de Yoga entre midi et deux.
Interroger l’environnement de travail pour l’ajuster favorablement
Favoriser la santé des collaborateurs et instaurer une performance individuelle et collective dans la durée nécessite d’observer précisément l’environnement de travail afin d’agir sur les équilibres réels entre demandes et ressources. En questionnant de manière simple les collaborateurs sur les pratiques managériales et organisationnelles, en nommant les déséquilibres, il est possible de comprendre ce qui se joue et d’agir au bon endroit.
Sans ce travail de terrain, les organisations entretiennent une illusion : celle d’individus supposés s’adapter indéfiniment à des contextes qui, eux, ne sont jamais interrogés et potentiellement génèrent beaucoup de souffrance.
C’est la rencontre de contextes challengeants et de ressources pleinement disponibles qui favorisent l’engagement au travail, un fonctionnement optimum et in fine une santé durable.
Fabrice Gatti
Chercheur - Auteur - Dirigeant
Cabinet Mamkle
[1]Bakker, A. B., & Demerouti, E. (2007).
The Job Demands–Resources model: State of the art