Quel est le thème principal de votre livre « La Différente » ?
En tant qu’ancienne professionnelle du métier, le livre porte sur mon expérience de médecin du travail. C’est une porte ouverte personnelle sur ce qu’un professionnel peut faire de bien dans l’exercice de ses fonctions, sur les bienfaits qu’il apporte aux salariés. Mais c’est également un livre sur ce qui est moins visible, les difficultés auxquelles ils font face ainsi que les impacts de leur activité sur leur santé physique et psychique.
Quels obstacles connaissent les médecins du travail dans l’exercice de leur métier ?
Il est de plus en plus difficile d’être un médecin du travail qui fait bien son travail aujourd’hui : c’est-à-dire préserver la santé des salariés des nuisances du travail. Jusqu’à 2010, la médecine du travail était assez protectrice mais depuis, le Code du travail a été détricoté. La jurisprudence a évolué vers une obligation de réussite de maintenir la santé au travail. Les médecins du travail ont un lourd poids sur leurs épaules, et sont parfois attaqués par des grosses entreprises ou même les Services de santé au travail interentreprises. Les agents n’osent pas prendre la parole car ils savent qu’ils risquent gros : d’une sanction de l’Ordre des médecins à la perte de leur emploi.
Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Il ne s’agit pas d’un recueil de témoignages, ni d’un essai ou d’un discours savant sur la profession. C’est avant tout un récit subjectif, à la première personne, où mes sentiments comme mes convictions sont exprimés. Le but est d’aborder le sujet d’une manière intuitive et empathique. Mon récit laisse le lecteur ressentir et faire ses propres analyses. Mais je crois qu’il est important pour comprendre le quotidien des médecins du travail qui ont perdu en marge de manœuvre ainsi qu’en capacité d’initiative et ce, sans enjolivements ni tricheries. En relatant des événements réels, j’espère réparer la souffrance que j’ai entendue ainsi que celle que j’ai vécue.
Vous souhaitez rappeler l’importance des médecins du travail…
Parmi l’un des exemples personnels que je cite dans le livre, j’évoque l’histoire d’un employé libre service sri-lankais dans un supermarché. C’était à mes débuts. Il était, petit et pas très costaud, employé au rayon fruits et légumes où il devait se servir d’un outil peu maniable uniquement à la force des bras. Il m’a confié, en rendez-vous, être épuisé, ne pas y arriver. Dans le cadre de sa fiche de poste, je lui ai proposé de suggérer un aménagement de poste. Il a refusé, par peur que cela soit mal pris en interne. Bien après, j’ai rencontré sa femme qui m’a informé qu’il avait non seulement brutalement démissionné, mais qu’il était mort d’une hémorragie. Si j’avais aménagé son poste, peut-être qu’il n’aurait eu pas cette complication cardio-vasculaire. J’ai alors réalisé la responsabilité énorme que l’on a sur la vie et la mort des gens quand on est médecin du travail. C’est un métier aujourd’hui invisibilisé, dévalorisé, qui nécessite intégrité, honnêteté intellectuelle, mais aussi du courage.
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