Matthieu Lépine - compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent » : Silence, des ouvriers meurent
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Silence, des ouvriers meurent

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Matthieu Lépine  - compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent »
Matthieu Lépine
créateur
compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent »

Pour lutter contre leur invisibilisation et interpeller sur l’importance de leur nombre, Matthieu Lépine recense quotidiennement les accidents de travail mortels sur Twitter. Une démarche citoyenne et bénévole exigeant un travail acharné, mais qui souhaite avant tout faire réagir.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous investir dans ce travail de recensement ?
Cela remonte maintenant à plusieurs années. Je n’avais pas de lien particulier avec le sujet, dans le sens où je n’avais pas été moi-même victime d’accident grave au travail, ni même une personne de mon entourage. Je me suis retrouvé à m’y intéresser un peu par hasard, à la suite d’une polémique qui a eu lieu après des propos d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, qui avait déclaré : « La vie d'un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d'un salarié. Il peut tout perdre, lui ». Il faisait probablement référence à des pertes financières, mais balayait par la même occasion la question de l’accident du travail.

Donc j’ai commencé à chercher régulièrement sur le sujet, sur les moteurs de recherches et dans la presse, et je me suis rendu compte qu’il y avait de l’actualité tous les jours sur les accidents du travail. Le vrai déclencheur du recensement, c’était début 2019, alors que David Dufresne mène son travail sur les violences policières. J’ai souhaité utiliser sa méthode et établir un recensement de manière vraiment assidue sur Twitter, après avoir fait un peu l’expérience sur une autre page Facebook. Pendant deux ans, j’ai recensé les accidents mortels et graves. Et depuis cette année, je me contente des accidents mortels, car cela me prend beaucoup de temps. Depuis, le compte a gagné beaucoup de « followers », beaucoup de gens me contactent, et cela me permet parfois d’avoir des informations qui n’ont pas été relayées par la presse.

À qui s’adresse ce compte ? Qu’est-ce que vous essayez d’accomplir ?
Je m’adresse à tout le monde. Même si j’adresse aussi directement mes tweets à la ministre du Travail, pour mettre aussi le doigt sur le côté politique du sujet. Évidemment, mon idée n’est pas de dire que chaque fois qu’il y a un accident du travail le ministère est personnellement responsable. Mais de signaler que les pouvoirs publics ont une part de responsabilité dans le sens où, depuis des années, ils n’ont cessé de détricoter le Code du travail, l’inspection du travail, et la médecine du travail. Mais ce que je souhaite avant tout, c’est mettre en avant un sujet bien trop minoré et invisibilisé.

Dans les médias, les accidents du travail sont souvent considérés comme des faits divers. Mais si j’en crois les données de l’Assurance maladie – qui ne sont en plus que partielles, car elles ne prennent pas en compte la totalité des travailleurs – il y a entre 700 000 et 800 000 victimes d’accidents du travail chaque année en France. C’est tout sauf anodin. Sans parler des accidents non reconnus, des travailleurs non déclarés, des suicides liés aux conditions de travail, etc. Donc je crois que faire un recensement quotidien permet une légère prise de conscience, chez une partie des gens. C’est une goutte d’eau dans l’océan. Mais je constate que mon compte a pris beaucoup d’ampleur en très peu de temps, alors que je ne suis pas du tout spécialiste. Cela montre qu’il y a un véritable manque sur ces sujets-là. Et l'on voit que des choses sont possibles : globalement, en un siècle, les conditions de travail ont évolué de façon plutôt positive. Mais quand on observe des phénomènes tels que l’ubérisation du travail, avec une certaine déresponsabilisation des entreprises, je crains que les choses n’aillent pas dans le bon sens.

Comment récoltez-vous ces informations ?
Tout d’abord, grâce à la veille. Des dizaines de fois par jours, je consulte des mots-clés sur Google, je consulte la presse, les réseaux sociaux… Lorsqu’il y a le moindre doute, je tente de recouper. Parfois, des informations me viennent en privé. J’essaye toujours de contacter la presse locale pour obtenir une vérification. Et lorsque je n’ai pas la possibilité de confirmer, je ne publie pas le sujet. En deux ans, j’ai noué des liens avec des contacts qui me transmettent régulièrement des informations qui se sont toujours avérées. Une relation de confiance finit par s’installer. Mais je ne suis pas journaliste, j’ai mon activité professionnelle à côté, donc je n’ai ni le temps ni les moyens de toujours mener des enquêtes. C’est pourquoi cela m’aide bien quand des rédactions s’en occupent et que j’encourage les médias à s’emparer du sujet des accidents au travail.


Quelle suite envisagez-vous ?
Il est certain que je ne continuerai pas éternellement. Il m’arrive de saturer, car c’est un travail très redondant, chronophage, mais aussi un peu morbide. À plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion d’avoir des contacts avec des familles de victimes qui m’ont contacté pour publier des portraits de leurs proches sur mon blog personnel. Cette partie m’intéresse bien plus qu’un simple recensement. Donc, pourquoi pas continuer à faire cela. Cela permet de mettre en avant les victimes à travers leurs histoires, de lutter contre l’invisibilisation, à mettre des visages sur les chiffres. Mais encore une fois, il ne s’agit malheureusement que de la partie immergée de l’iceberg.