Comprendre ce en quoi les nouvelles technologies modifient profondément les pratiques managériales est nécessaire quand les questions de bien-être ou de souffrances individuelles, collectives et organisationnelles au travail comptent dans nos sujets de préoccupation professionnelle. Pour ma part, ce questionnement existe depuis plus de 25 ans : j’ai donc une vision sur le temps long.

 

Après 2 jours de conférences académiques et/ou opérationnelles internationales consacrées à l’IA au World AI Cannes Festival (WAICF) 2026, je retiens du point de vue managérial combien l’IA peut être une formidable source d’avancées professionnelles dans différents métiers (par exemple la santé, la publicité, la gestion des territoires), à condition de savoir intégrer l’IA dans ses politiques et pratiques professionnelles, y compris au niveau du management des équipes devenues augmentées, et c’est bien là que réside quelques difficultés fondamentales.

 

Plus précisément, reconnaissons-le sans ambiguïté : l’IA sous ses différentes formes est indéniablement extrêmement utile et cette année, c’est encore plus flagrant. Par exemples, les LLM (qui sont des modèles spécialisés dans la compréhension et la génération de texte comme Chat GPT) et la GenAI (autrement dit, l’IA générative, qui englobe des systèmes capables de créer du contenu multimodal (texte, images, vidéos, etc.) ont fait des avancées considérables en quelques mois, la robotique pour l’industrie a également formidablement progressé. Les experts considèrent par ailleurs que les IA open sources sont l’avenir : les avancées devraient par conséquent encore prochainement nous étonner.

 

Néanmoins, cette édition du WAICF soulève plusieurs réflexions qui ont été régulièrement partagées lors des conférences ou tables rondes, je vous les présente donc avec mes propres interrogations qui en sont issues :
 

  • La nécessité que chacun soit conscient que l’IA peut façonner et influencer nos opinions et jugements de façon invisible et in fine nous persuader des réponses fournies par d’autres devient une interrogation communément admise.
     

    → Question : Qu’advient-il du respect de la liberté de penser et de décider de chacun au cœur même de sa propre expertise de plus en plus envahie par l’IA ?
     

  • Ce sujet de l’influence ou de la manipulation des collectifs (qu’il y ait des « fake news » ou non) renvoie alors à celui de la souveraineté technologique mais interroge également au niveau individuel et organisationnel, et de cela, tous les experts présents en convenaient.
     

    → Question : Comment s’assurer de son indépendance de penser et d’action dans un contexte où des sommes colossales sont nécessaires alors que même des états souverains ne peuvent plus les envisager ?
     

  • La préoccupation des compétences de chacun devient également une donnée fondamentale. Or, dans une concurrence mondiale, l’Europe, et plus singulièrement la France, accuse un certain retard pour faire évoluer les compétences de chacun, que ce soit au niveau de l’IA (sa compréhension et son utilisation quotidienne) ou des soft skills que tous les experts présents revendiquaient comme étant encore plus nécessaires (« 50 % des compétences vont évoluer d’ici 5 ans » étant annoncé).
     

    → Question : Que deviendront alors nos organisations augmentées (peu importe leurs tailles ou leurs secteurs d’activité) sans des managers capables d’intégrer cette nouvelle réalité à leurs pratiques face à des collaborateurs portés sur la forte valeur ajoutée de leur expertise, le reste de leur activité étant sous-traitée à l’IA ?

     

Après quelques jours de recul, ces questionnements en ont soulevé d’autres dont les fondements sont vertigineux et chacun aura ses réponses au niveau de la prévention primaire qui en découle :

 

  • Si l’IA permet de se dispenser toujours plus des tâches fastidieuses pour se concentrer sur les activités à forte valeur ajoutée : comment pourrons-nous désormais être dans le temps long de l’apprentissage nécessaire à l’acquisition et au maintien des compétences voire à la créativité (qui est rarement une inspiration ex nihilo) ?
     
  • Si chacun a besoin de recourir à l’IA pour faire son travail augmenté : comment se rendre compte de la nécessaire remise en question des fondements même du travail qui l’ont rendu fastidieux ou pire, privé de sens ?
     
  • Si l’IA s’améliore toujours plus, comment considérer qu’elle reste au service de l’homme et non des processus optimisés en vigueur ? Comment s’assurer que ce n’est pas l’homme qui vient suppléer aux manques de l’IA quand c’est l’inverse qui est annoncé ? En clair, parlerons-nous toujours de l’homme augmenté ou bien seulement de l’IA augmenté ?

 

In fine, face à tout cela et dans une logique de QVCT,
 

  • Comment évolueront les préventions primaires, secondaires et tertiaires face aux risques psychosociaux potentiellement accrus ?
     
  • Que deviennent les rôles des managers et des leaders ? Comment doivent évoluer les pratiques de management et la compréhension des comportements humains au travail ?

 

Pour conclure, indéniablement, l’IA qui avance à très grande vitesse interroge toujours plus les pratiques de management, de leadership et de QVCT des entreprises. Dès lors, en sachant que l’IA est « cette activité qui consiste à rendre les machines intelligentes, l’intelligence étant la qualité qui permet à une entité de fonctionner de façon adaptée et prudente dans son environnement » (Nils Nilsson (2010), The Quest for Artificial Intelligence, Cambridge University Press, p. 13), ferons-nous nous aussi preuve d’intelligence face à cette IA augmentée ?