Solutions
Fabrice CATON,
Ergonome,
Centre hospitalier de Montauban



"Mieux prévenir les TMS, lombalgies…
l'approche de l'ergonomie participative au CH de Montauban"


Fabrice CATON ergonome au centre hospitalier de Montauban, rattaché au service Médecine du travail, a joué un rôle moteur dans le lancement et le pilotage de la démarche soutenue par le Fonds national de prévention de la CNRACL.


Qu'est ce qui vous a conduit à mettre en place une démarche sur ce thème ?

Le choix de notre projet est basé sur la prise en compte de deux facteurs : tout d'abord, un fort absentéisme lié à la manutention ; Par ailleurs, nous avons tenu compte de la fréquence et nature des plaintes enregistrées en CHSCT, des travaux préliminaires que j'ai réalisés concernant la cause des accidents/incidents observés à l'hôpital, et des données de la médecine du travail.

Il est apparu que, outre les problématiques d'ordre psychosocial, et d'ordre organisationnel, actuellement prises en compte dans de nombreux projets internes, il existait, dans les remarques des personnels, une réelle appréhension des risques liés aux manutentions.

Cette dimension devait donc faire partie intégrante de la démarche de prévention menée, et, pour être efficace, être traitée de façon systémique, c'est à dire selon tous ses angles.


Comment avez-vous procédé pour cette expérimentation ?

Nous nous sommes appuyés sur le travail en cours concernant le D.U de l'établissement, et le recensement des plaintes en cours. Ainsi nous avons dégagé plusieurs unités test potentielles. Le comité de pilotage les a validées, et a permis l'expérimentation dans l'unité dont le cadre accepterait la démarche. Avec cet accord, nous avons établi un calendrier des observations, informations, formations, et restitution de l'étude. Nous avons tenu (dans la mesure du possible) ce calendrier. L'ergothérapeute du groupe d'acteurs s'est chargé d'organiser les phases de tests matériels, avec les fournisseurs.


Pouvez-vous décrire les différentes étapes de la démarche ?

J'ai dans un premier temps pris contact avec le service gestionnaire du Fonds national de prévention qui a pris la peine de m'expliquer le fonctionnement et le déroulement d'une DLP (démarche locale de progrès). Je les remercie d'ailleurs pour la qualité de leur travail : il s'est agit d'un véritable accompagnement, qui allait au-delà de la simple information.
En accord avec le FNP, j'ai utilisé une planification sous forme de schéma de Gantt où chaque étape du projet et chaque réunion, avec leurs objectifs, participants, travaux préliminaires et à suivre étaient détaillés, avec leur date approximative. Pour avoir une idée de l'objet de ces réunions, vous pouvez vous référer à la liste des critères énumérés en encadré.
Ce travail a été long, mais je pense qu'il a également été le garant de la bonne conduite du projet : à tout moment nous savions où nous en étions, et ce qu'il restait à accomplir. Il a été difficile de réunir le comité de pilotage d'une telle structure hospitalière aux fréquences exigées par la DLP. Une fois le projet lancé, l'information diffusée, le groupe d'acteurs s'est rapidement mis en place et structuré.
Nous avons opté pour une information a posteriori, sur ce qui avait marché. En effet, si le projet échouait, n'allait t-on pas susciter des espoirs déçus trop tôt ? A toutes les étapes il fallait être pugnace !

 

Création d'un groupe " d'Acteurs Ergonomiques ".
Quels critères déterminent la fonction ?

Ces acteurs ont pour mission de se trouver sur le terrain pour recueillir les données réelles des effets du travail, afin d'être à même de mieux saisir la complexité des souffrances au travail, et prendre en compte un maximum de facteurs à l'origine des TMS.

Qui peut être acteur ?
Tout membre volontaire: il n'y a pas de bons et de mauvais observateurs !

Quelle part de service est dédiée à cette fonction ?
Les acteurs agissent à la "mission". Chaque mission comprend une phase de formation geste et postures, qui inclut les analyses ergonomiques. Un budget est consacré à l'ensemble de ces actions dans le cadre de la formation continue, après une concertation annuelle sur le choix des unités bénéficiaires de l'intervention;

Quelle est l'organisation responsable de leur fonctionnement ?
La formation continue est responsable du budget, en coopération avec la DRH. La médecine du travail encadre les missions;

Quelles sont les limites de leur action ?
Il est très difficile de toucher aux éléments socio organisationnels des unités. Cependant des outils sont fournis (fiches de tâches, résultats d'analyse, tests matériels) pouvant servir d'indicateurs au cadre de l'unité, ou lorsque c'est possible, à un référent interne;

Quelles sont leurs missions de routine (ne nécessitant pas l'aval hiérarchique) ?
Les acteurs sélectionnent les unités bénéficiaires de leurs interventions en début d'année. Cette sélection se fait en concertation avec la médecine du travail, les partenaires sociaux, et les données issues du document unique. La DRH et la formation continue définissent selon les containtes budgétaires les possibilités réelles d'intervention;

Quelles sont les missions "commandées" ?
Les missions consistent au dépistage (deuxième niveau de la méthode SOBANE) des risques et facteurs de TMS. Des tests de matériel de manutention sont effectués. Des préconisations sont données en termes d'achat de matériel, de gestion/modification des locaux, et lorsque c'est possible, d'organisation. Des formations gestes et postures sont systématiquement données à l'ensemble de l'unité.

Quelles formes ont leurs interventions ?
Concrètement, les acteurs se rendent dans l'unité bénéficiaire de l'intervention pour y effectuer des observations, des entretiens succincts, des rencontres avec l'encadrement, des formations, des tests matériels, et restituer les résultats des analyses. L'observation est l'aspect prédominant de l'intervention.

Quels sont leurs moyens d'action ? De quels outils disposent ils ? Quelles formations ?
Ils disposent d'une salle de formation "geste et posture" équipée. De formateurs "geste et posture", prochainement formés "PRAP". D'une gamme d'outils conçus par les ergonomes, facilitant les relevés et analyses.

A qui et comment rendent-ils compte ?
Il y a deux niveaux de validation. La validation technique se fait par et avec l'ergonome, et si nécessaire la médecine du travail. Un compte rendu annuel sera effectué avec les différentes directions, les partenaires sociaux, et sera communiqué à l'ensemble du personnel.


La phase test dans un service choisi (personnel aide soignant) a mis en évidence un problème majeur de temps ! Les acteurs ne seront pas remplacés sur leur temps de travail qu'en 2008, et les unités fournisseuses de ces personnels font preuve de bonne volonté. Essentiellement, l'unité la plus généreuse, et comprenant les membres les plus intéressés par la mission d'acteur est celle de rééducation. Peut-être faut-il en chercher les raisons du côté de ses missions propres ;
Nous avons, certes, rencontré des difficultés : observer une activité sans la gêner, ou au "bon moment" pour les données que l'on cherche à recueillir, impliquer l'encadrement de proximité à un projet qui n'est pas à proprement parler celui de son unité, mobiliser sans cesse les équipes, organiser les remplacements des formateurs et personnels formés, gérer le prêt de matériel, mettre en place une collaboration avec les services d'achat…

Et pourtant…. à chaque instant on a pu compter sur de nombreuses bonnes volontés qui, à tous les niveaux d'action, ont su débloquer des situations qui semblaient inextricables, et avec le sourire en plus !

Enfin, pour la phase bilan, un indispensable ergonome stagiaire est venu en renfort du projet, et a supporté le groupe d'acteurs dans les phases techniques d'observations/Diagnostic ;
Des outils pour les acteurs ont été construits, et formalisés ; Les analyses des manutentions ont été très bien accueillies, ont fait l'objet de recommandations, et concourues à faire évoluer les mentalités des acteurs du monde hospitalier.
Le projet est amené à devenir pérenne, et bénéficiera de crédits de la formation continue.


Pensez vous que les conditions pour assurer le fonctionnement du groupe sont en place ? Quelles sont les premières impressions des " acteurs ergonomiques " ?

Un noyau dur d'acteurs s'est formé. Malgré leur motivation initiale, quelques membres du groupe ont des difficultés à faire partie intégrante de l'équipe. Une réunion bilan du projet a permis de cristalliser les volontés en faisant le point de l'engagement de chacun. Cet engagement sera à la base de la prochaine budgétisation des remplacements. Ainsi un temps, et un personnel imparti à chacune des interventions seront déterminés à l'avance.

Les acteurs ergonomiques, qui sont également formateurs en gestes et postures, nous ont dit que l'analyse des différentes situations de travail a eu un impact positif sur leurs formations. Ils ont en effet pu modifier leur contenu en fonction des besoins réels de leurs bénéficiaires. Ce qui a permis aux différents acteurs de mieux cerner l'apport de la démarche ergonomique.

Il est difficile pour les participants de séparer la mise en évidence des facteurs de risques, par l'observation, de la recherche des solutions. En effet, la discussion autour des facteurs de risques, se déporte naturellement autour du lien qui unit les causes et les transformations auxquelles il faudrait a priori procéder, pour trouver une solution au problème. Cette économie d'une analyse qui débouche sur un diagnostic, est dommageable à la démarche ergonomique. L'ergonome doit aider le groupe à ne pas se restreindre aux sources immédiates du problème, et à remonter dans la chaîne causale de manière à toucher des déterminants plus fondamentaux.

Les représentations du travail ont été modifiées dans le sens d'une plus grande prise de conscience des problématiques des métiers, qui ne sont pas forcément ceux des acteurs. Cette évolution des représentations induit un rapprochement des métiers.

Avez-vous constaté dans l'unité test des améliorations ? Quelles sont les premières réactions des agents dans ce service ?

Ce travail a permis un changement du regard de l'encadrement, et des agents eux-même, sur leur travail. Ainsi avons nous pu observer une prise de conscience accrue des risques de manutentions.
Une fois ces risques intégrés, et la méthode acceptée, les solutions proposées font plus facilement l'objet d'un consensus. Le service test, circonspect envers la démarche, utilisait peu de matériel d'aide à la manutention des patients. Nous avons pourtant préconisé l'achat ce type de matériel. Nous avons mis en place une procédure de test se déroulant pendant la formation en gestes et postures des agents, sur leur lieu de travail. Cette démarche, en lien avec leurs difficultés propres, a permis une meilleure appropriation du matériel. Les agents en plébiscitent maintenant l'utilisation.
Toute cette "agitation" autour du service a eu un évident "effet Hawthorne"* . Le personnel s'est senti reconnu dans son travail.
Il faut maintenant être vigilant : cette vague de motivation doit être nourrie de résultats concrets, si elle ne veut pas devenir une vague d'amertume. Il faut continuer sur la lancée pour acheter le matériel nécessaire pendant que les formations sont encore "fraîches", faire intervenir à nouveau les acteurs pour voir si les préconisations organisationnelles et liées aux manutentions produisent l'effet désiré, et sont effectivement mises en œuvre. Ce suivi profitera d'ailleurs autant aux agents, qu'aux acteurs ergonomiques.

*En psychologie, l'effet Hawthorne décrit la situation dans laquelle les résultats d'une expérience ne sont pas dus aux facteurs expérimentaux mais au fait que les sujets ont conscience de participer à une expérience dans laquelle ils sont testés, ce qui se traduit généralement par une plus grande motivation. (Wikipedia)

Vous avez fixé un certain nombre d'objectifs à atteindre à plus ou moins long terme : peut-être pouvez vous faire un premier constat sur certains points, notamment sur le plan social ?

La méthode participative implique un rapprochement de la décision et de la mise en œuvre. Ce rapprochement permet une meilleure adéquation des exigences de l'institution avec ses salariés, et inversement. Concrètement, les services économiques et administratifs peuvent mieux comprendre les exigences de l'activité des personnels, et inversement. Ce rapprochement ne va pas sans heurts, et se construit avec le temps.
Ce que permet cette démarche c'est la construction d'une représentation commune d'un même problème. Cette co-construction évolue, et, nous l'espérons, fera partie intégrante à terme de la culture de l'hôpital.
L'organisation acquiert ainsi une meilleure compréhension de la complexité des prises de décision, et de leurs conséquences. Cette connaissance est ensuite diffusée à tous les niveaux de personnels. Notre objectif est que chaque unité bénéficie de l'intervention des acteurs. Ainsi, les connaissances diffusées sont d'autant plus intégrées que chacun sait que son unité pourra en bénéficier.
Nous nous donnons trois ans, après la mise en œuvre des solutions, pour mesurer les effets positifs de la démarche sur les indicateurs objectifs que sont les plaintes, le turn-over, l'absentéisme, les demandes de mutations, …
Enfin, nous espérons que l'originalité de la démarche permettra d'améliorer le sentiment d'appartenance à la même communauté "Hôpital de Montauban".

Une nouvelle place pour l'ergonomie participative, au-delà du concept d'acteurs ergonomiques : explications de Fabrice Caton

En réalité il ne s'agit pas exactement d'un nouveau concept. De nombreuses études ont été faites en termes de TMS qui ont montré l'apport de l'ergonomie participative (Je pense pour commencer au livre de Robert Villate, toujours d'actualité : Pratiques de l'ergonomie à l'hôpital, Villate Robert, Gadbois C., Bourne J.-P. et al. InterEditions).

L'ergonomie participative a pour objet entre autres, d'initier et développer la notion "d'apprentissage organisationnel". L'ergonome a les outils pour développer une organisation auto apprenante au sens de " organizational culture " (Haims et Carayon, 1998). Pour que vive le collectif, l'ergonome doit pouvoir comprendre que les autres acteurs du groupe peuvent s'approprier une partie de sa démarche, l'enrichir, apporter leur point de vue, sans jamais l'en déposséder, et réciproquement.

Lors des démarches participatives, l'ergonomie n'apporte ses spécificités que si elles sont justement offertes à l'usage du groupe. Concrètement, il s'agit de faire participer les bénéficiaires de l'intervention, ou leurs représentants, à l'ensemble de la démarche aboutissant à un diagnostic puis à une recherche de solution. Il est important de souligner ici la notion de diagnostic, qui se construit à partir de données réelles et s'articule selon un référentiel théorique. Ce diagnostic seul conditionne la recherche de solution. On évite le classique "constatation-solution" observé ailleurs, qui, sans diagnostic, abouti à des solutions qui sont plutôt de l'ordre des croyances personnelles que chacun essaie de valoriser.

Les apports d'une telle approche sont nombreux. Les plus couramment cités sont :

Une proximité des observateurs avec l'activité observée;
La multiplicité des points de vue;
L'acquisition par l'organisation de concepts et référentiels ergonomiques;
Des solutions réalistes et acceptables (de l'annonce à la mise en œuvre effective). Les acteurs ergonomiques deviennent les avocats du changement, Nagamachi (1995).
Auto confrontation des représentations de l'activité (les opérateurs ont une représentation distanciée de leur propre activité, qu'ils peuvent confronter avec celle d'éventuels concepteurs de nouvelles situations de travail).

Document mis en ligne en juillet 2007


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